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lundi 14 décembre 2009

Cindy Manche au soleil - Chapitre 13 : Un moustachu un poil trop triste

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, découvrez les dans la colonne de droite

Le temps devenait de plus en plus gris. Les employés, roulés dans leur couverture, commençaient à sentir leur estomac gargouiller sévèrement. Et ils s'inquiétaient aussi pour leurs dossiers en cours, leur productivité, leur rentabilité. On les coinçait là depuis des heures et, à coup sûr, on allait, demain, leur reprocher de ne pas avoir rempli efficacement leur mission. Toute cette histoire allait leur retomber dessus. Une vague de mécontentement faisait vibrer doucement la foule. Peut-être le début d'une révolte. Filipo Lisse était seul face à la révolution embryonnaire et, malgré sa belle carrure, il ne se sentait pas les épaules assez larges pour enrayer ce mouvement. Mais où était donc Hervé Yograin ? Son patron avait tout de même l'art de savoir contrôler les situations les plus délicates. Le molosse était soudain très ramollo. Il appuya sur son Talky Walky pour trouver un peu de réconfort auprès de Nasser Virlasoupeux. Mais le cantinier avait d'autres chats à fouetter.

Il était en train de réceptionner la dépouille présidentielle. Le corps, avait été apprêté dans l'urgence par les techniciennes de surface qui l'avaient nettoyé avec art et avaient récuré vaillamment les larges plaies que le Président s'était faites en atterrissant. Il n'avait pas tout à fait figure humaine mais grâce au costume de coupe italienne miraculeusement retrouvé dans le dressing du 13e étage, il avait belle allure. Si on évitait de regarder son visage trop longuement, on retrouvait quelque chose du Bernard Cèlement qui avait mené d'une main de maître l'entreprise vers des résultats et des dividendes historiques. Grâce à ses collègues cuisiniers, réquisitionnés sans autre forme de procès, Nasser Virlasoupeux poussa le chariot vers le bar à salades transformé en autel. Le décor était vraiment à la hauteur du personnage. Nasser Virlasoupeux avait de quoi être fier : il avait hâte qu'Adam Longh réapparaisse pour admirer ce chef d'oeuvre de scénographie funéraire improvisée.

Une fois la dépouille disposée sur le bar aménagé et entouré de bouquets de branches de céleris verdoyants, Nasser alla vérifier que la pointeuse mobile était branchée. Il constata qu'elle fonctionnait convenablement. Il était hors de question que les salariés puissent imaginer faire l'école buissonnière, qu'ils échappent pour cause de chaos aux horaires fixes de La Société. Ce dernier hommage était obligatoire. Nasser avait également pris l'initiative de convoquer une photographe professionnelle, Artémise Opoin, pour immortaliser ce rassemblement et rappeler au monde, quand ce serait nécessaire, que la fonction présidentielle était démesurément périlleuse et qu'un homme comme Bernard Cèlement était un véritable martyr.

Il était temps de faire signe aux services de sécurité pour qu'ils dirigent la foule des salariés vers la cantine. Il bipa Filipo Lisse qui ressentit à ce petit bruit, un soulagement délicieux. Il n'était plus tout à fait seul et surtout, il avait enfin quelque chose à faire.

Au 13e étage Adam Longh respirait aussi. Il avait été intronisé. Et même s'il sentait un certain dépit dans l'attitude du Conseil d'administration, il se félicitait d'avoir les mains libres pour diriger comme il le souhaitait La Société. Il remercia les vieux sages en leur serrant chaleureusement la main puis se dirigea vers le bureau présidentiel qui était désormais le sien. Il fallait absolument qu'il se pose pour réfléchir aux derniers événements et agir efficacement. Il consulta son BlackBerry et constata que Nasser Virlasoupeux lui avait adressé plusieurs messages. Son cantinier-espion était d'une formidable efficacité. L'homme avait parfaitement organisé les obsèques de feu Cèlement. Tout roulait de ce côté-là. Son problème principal était maintenant de retrouver la petite assistante inventrice de la méditation transcendantale interurbaine. Mais qu'allait-il faire d'elle ? Elle avait tué Cèlement, il l'avait vue à travers le trou de la serrure. Elle avait du cran et surtout, elle possédait les secrets d'un nouveau mode de management qui pouvait lui être très utile. Il fallait qu'il la retrouve, lui extirpe les derniers secrets de sa méthode et la fasse définitivement disparaître. La disparition d'une petite assistante passerait sans doute inaperçue. Cela passerait pour une agression sexuelle sur le chemin du retour. Quand le soir tombe, il vaut mieux éviter d'afficher un joli popotin au risque de réveiller le désir de vilains loups rôdant autour des entreprises à l'affût de proies. Il n'était pas inquiet : son plan était imparable. En revanche, il fallait qu'il la retrouve d'urgence. Il essaya de joindre Hervé Yograin. En vain. Mais où donc était le chef de la sécurité ? Ce n'était pas son genre de ne pas répondre aux appels de la direction....

Hervé Yograin sentait son BlackBerry vibrer dans sa poche mais il ne pouvait pas se libérer de Hector Boayeau qui avait reprit le contrôle de la situation. Et tandis qu’il se retrouvait à nouveau prisonnier, Philippe Odevain, lui avait réussi à filer à toute vitesse. Ce type était décidément très fort. Ou alors, il avait une chance incroyable. Il fallait qu'il prenne exemple sur ce salopard et se libère enfin. Il devait pouvoir y arriver en se concentrant. Il allait les embobiner.

« Ecoutez-moi, non de Dieu ! Il est temps que vous ouvriez les yeux. Si ce type est parti en courant, c'est bien qu'il a quelque chose à se reprocher », hurla Yograin.

Cindy et Hector commençaient à se lasser sérieusement de cet individu récalcitrant. Et puis il y avait ces bruits d'eau et de souris qui les intriguaient. Ils n'étaient pas seuls à l'étage 6 et demi.

« Je suis curieuse de savoir ce qui se cache derrière ces portes », fit Cindy pour changer le cours de la conversation et montrer au chef de la sécurité que ses propos n'avaient absolument aucun intérêt. Il pouvait crier, elle ne voulait pas l'entendre. Elle l'avait définitivement classé dans la catégorie des personnages menteurs et traîtres, à éviter absolument.

« Stoooop, hurla Yograin, ne poussez pas l'une de ces portes. Vous mettez votre vie en péril. » Il n'en savait absolument rien mais il voulait gagner du temps. Il fallait qu'il sorte des griffes de ses geôliers. Qu'il reprenne son rôle au sein de La Société. Il fallait qu'il assiste aux obsèques de Bernard Cèlement. S'il n'était pas au premier rang, sa carrière était fichue. Il devait être à la cantine très rapidement. Il espéra que le cerveau rabougri de Filipo Lisse n'avait pris aucune initiative et que le corps du Président était toujours stocké à l'infirmerie. Il espéra qu'il lui restait encore du temps pour s'échapper et se glisser en bonne place au réfectoire.

Cindy fut boostée par les propos de Yograin. Si ce pervers lui disait de se méfier, c'est qu'au contraire, elle devait pousser les portes. Elle sentait que la dernière numération des pellicules sur les épaules de l’inquiétant inconnu qui avait pris la fuite lui avait donné une lucidité exceptionnelle. Elle voyait les choses comme jamais. Il lui semblait qu'elle détenait la vérité et qu'elle pouvait percer à jour tous les secrets. Elle allait donc pousser l'une de ces portes et voir enfin ce qui se tramait derrière. Elle ramassa le pénis qui avait été écrabouillé par le mystérieux fugitif. Il n'avait décidément vraiment plus l'air de rien. Elle se demanda un instant si elle ne devait pas l'abandonner là. Mais, elle le glissa finalement dans sa poche. Tandis qu’elle faisait ce geste, les événements de la journée, revinrent dans son esprit. Qui aurait dit, ce matin, alors qu'elle était dans le métro, absorbée par ses projets d'entreprise, que son directeur, après lui avoir fait des avances allait rendre l'âme au deuxième sous-sol allongé sur le capot d'une Jeep Cherokee ? Qui aurait pu dire que le Président Cèlement aurait tenté de lui extorquer des informations sur sa méthode de méditation transcendantale interurbaine puis que, guidée par un incroyable instinct de survie, elle l'aurait balancé par la fenêtre.

En se remémorant les événements de la matinée, elle réalisa qu'elle avait terriblement faim. Il était temps d'en finir avec toute cette histoire et de se taper un bon gros casse croûte.

« Hector, tenez bien ce pervers, je vais voir ce qui se cache derrière la porte ». Elle tourna enfin la poignée.

Lucie Ferre suivit le mouvement de la foule vers la cantine. Un mastodonte en costume hurlait des ordres dans un porte-voix. Elle ne comprenait pas tout, une espèce de râle s'élevant autour d'elle. Elle décida de suivre le flot. Alors qu'elle avançait docilement, elle remarqua qu'elle était coincée entre deux de ses collègues d'openspace : à sa gauche, Amélie Berthé, à sa droite, Eva Kanss. Elle observa les deux femmes discrètement. Avaient-elles, elles aussi, comme tant d'autres couché avec leur directeur, pour obtenir leurs postes, voire négocier des promotions ? Avaient-elles couché avec Armand Bitieux ?

Nasser Virlasoupeux vit arriver les premiers salariés. Il se tenait à l'entrée, dans une position centrale. Il demanda aux arrivants de poser leur couverture sur une table prévue à cet effet et de badger sur la pointeuse mobile avant d'avancer vers le bar à salades. Les employés sortirent leurs badges de leur poche et l'appliquèrent sur le lecteur optique de la machine. Personne ne rechigna. Les employés étaient bien trop habitués à badger à tout va : à chaque entrée et sortie de La Société, à la photocopieuse et à l'imprimante pour récupérer leurs copies, mais aussi aux toilettes pour déverrouiller les portes et déclencher les chasses d’eau et les robinets et, également, devant la machine à café pour faire tomber leur gobelet... Leur badge, c'était leur sésame. Et l'oeil de Moscou sans qu'ils s'en rendent vraiment compte.

Philippe Odevain marchait silencieusement dans le dédale de couloirs de l’étage 6 et demi. Il cherchait une cachette. Il n’osait pas pousser l’une de ses portes craignant de tomber sur un individu hostile. On ne savait pas trop ce que cachaient les placards.

Cindy Manche eut un choc. Derrière la porte qu’elle avait enfin poussée, un monsieur moustachu et pâlichon était en train de se rebraguetter. Il leva les yeux et son visage blanc devint brusquement tout rouge.

« Euh, qui êtes-vous ? », fit-il en vérifiant que son pantalon était à présent correctement ceinturé.

« Je suis Cindy Manche », répondit Cindy toujours franche.

« Vous venez me sortir du placard ?», questionna timidement le moustachu.

Cindy ne savait pas quoi répondre. Elle ne comprenait rien. Elle observait cet homme blême et son environnement : un bureau vide avec, pour seul accessoire, un gros téléphone gris sans doute centenaire et qui n’était branché nulle part et dans un coin une petite pissotière jaunâtre.

Qui donc est ce triste moustachu ?

Philippe Odevain va-t-il trouver une bonne cachette ?

Hervé Yograin réussira-t-il à s’échapper ?

Les obsèques de Bernard Cèlement vont-ils être un succès ?

Adam Longh arrivera-t-il à attraper Cindy Manche ?

Vous le saurez en lisant le prochain épisode du Roman

lundi 7 décembre 2009

Cindy Manche au soleil - Chapitre 12 : La vie est Longh...

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, découvrez les dans la colonne de droite


Alain Vanteur avait regardé le journal télévisé tout en mangeant une cuisse de poulet rôti avec une salade. Puis, il était retourné à son bureau. Un petit bureau vitré qui donnait sur un espace occupé par ses employés dévoués et concentrés sur leurs diverses missions. Il avait créé sa société de farces et attrapes une quinzaine d'années plus tôt. Et sans que ce soit un désastre économique, sa petite maison s'en sortait à peine. Il observa ses salariés apparemment tranquilles et se demanda s'ils le haïssaient. Il repensa à Eva Kanss, ce témoin du suicide de son patron, et se sentit plein de colère. Alors, tous ces gens s'en fichaient du triste sort du patron qui démarche les banques pour trouver de la trésorerie les mois creux, qui passe des heures à motiver ses commerciaux, qui part en Chine pour rencontrer des fabricants low cost. Les 8 salariés de « La Farce cachée du monde » le détestaient-ils au point de souhaiter sa mort ? Comme il était d'une nature positive, il reporta ses angoisses sur une idée créative. Elle était plutôt pas mal, cette Eva Kanss, cette représentante de la classe insatisfaite. Il commença à griffonner son visage sur son gros bloc de croquis. Et c'est ainsi que vint l'idée du jeu de fléchette pour Président. Pour calmer les nerfs des patrons mal-aimés, il allait créer une cible à l'effigie de cette héroïne sociale. Il peaufina son projet et se dépêcha de l'apporter à son développeur. Il tenait là -peut-être un carton.

A l'étage 6 et demi, la situation était beaucoup moins amusante. Hector Boayeau maintenait, malgré son bras endolori, Hervé Yograin qui tentait, lui, de retrouver sa voix. Cindy Manche nettoyait amoureusement avec un vieux mouchoir sale ayant enveloppé un pénis sectionné et anonyme les yeux de Philippe Odevain comateux sous l'effet du litre de gaz lacrymogène reçu à bout portant. Le conseiller de l'ombre hésitait à ouvrir les paupières. Il venait de comprendre malgré ses brûlures insoutenables que la situation venait de se renverser. Lui qui avait cru perdre le contrôle, qui n'avait pas anticipé -et c'était bien la première fois- la réaction de son adversaire avait été sauvé par miracle. Décidément, une bonne étoile veillait sur lui. Il s'en voulut immédiatement de rattacher la situation à la chance et d'avoir une pensée aussi basique. Il n'y avait jamais de hasard. Hervé Yograin devait y passer comme il l'avait décidé et même s'il y avait des imprévus, tout devait ressembler à ce qu'il avait projeté. Il prit son temps avant de rouvrir les yeux. Il aimait les gestes doux de la personne qui tentait d'apaiser sa souffrance. Elle était à califourchon sur lui et il devinait, grâce à sa position, que son postérieur n'était pas banal. Il voulait, pour une fois, faire durer un peu le plaisir.

Tandis que Cindy s'appliquait à redonner vie au pauvre visage de la victime, Hervé Yograin réussit à articuler de nouveau.

« Méfiez-vous de cet individu, il a tenté de me tuer. J'essayais juste de me défendre quand vous avez débarqué. Et si vous n'aviez pas agi comme des imbéciles, je serais déjà loin, peut-être en train de dénoncer les agissements de cet assassin. »

Hector n'en revenait pas de l'aplomb du chef de la sécurité. Comment pouvait-il penser que deux de ses anciennes victimes allaient le croire ? Il les prenait pour des débiles finis ! Il resserra sa prise, déchirant la chair de son prisonnier malgré la douleur que lui provoquait le bleu barrant son avant-bras depuis qu'il avait défoncé la porte de communication. Yograin poussa un gémissement qui fit sourire Odevain.

« Il reprend conscience, remarqua Cindy. Nous allons pouvoir savoir ce qui s'est passé. »

Philippe Odevain rouvrit donc les yeux. Très lentement. Il tourna son visage vers la droite avant de retrouver la lumière. Et ce qu'il vit, posé sur la moquette, à côté de lui, le terrifia. Il n'avait pas peur de grand-chose. Mais un sexe d'homme coupé et pourri, ça il n'en avait pas vu beaucoup et c'est ce qui l'inquiétait le plus. Comment était-il arrivé là ? Pourquoi ces gens trimbalaient-ils un truc pareil ? Etaient-ils un couple de serial killers en goguette, ayant profité de l'affolement des masses pour pénétrer dans la tour ? Il fallait prendre des pincettes.

Il décolla ses paupières, prit un air très triste, et regarda enfin la femme le chevauchant. Elle n'était pas belle mais elle avait quelque chose de spécial.

« Merci », dit-il très doucement.

Cindy sourit. Elle était fière d'elle. Elle venait de sauver un homme. En l'observant attendrie, elle remarqua que sur les épaules de l'individu sur le sol, quelques pellicules s'épanouissaient comme de petites fleurs blanches. Elle en compta précisément 43. Et ce fut, pour elle, un bonheur de quelques secondes. De quelques secondes seulement. Car, tandis qu'elle comptabilisait, elle ressentit une immense angoisse : quelque chose clochait chez cet homme. Elle ne savait pas quoi mais il allait falloir faire attention.

Six étages et demi plus haut, on ne faisait pas joujou non plus. Adam Longh luttait contre une armée de fourmis lui grimpant le long de la gorge alors qu'il tirait sur les dernières bouffées de son gros cigare sous l'oeil attentif du Conseil d'administration. Il ne résista pas, il se racla le gosier. Ce ne fut pas une toux, juste une « reueum » étouffé. Il scruta à travers le nuage de fumée les vieux sages en train de l'observer pour valider sa nomination. Il les vit faire une petite moue désolée. Mais peut-être était-ce juste une espèce d'hallucination car la fumée était si épaisse qu'il lui était difficile de vraiment voir ses interlocuteurs. Il se sentit angoissé, terriblement angoissé : sa carrière était brisée, stoppée net pour un gros cigare mal digéré. Il finit tout de même son barreau de chaise en espérant se tromper.

Nasser Virlasoupeux était inquiet : que faisait donc Adam Longh ? Devant son mutisme et le temps qui tournait, il décida de lancer l'opération. Il fallait absolument rapatrier le corps de Bernard Cèlement à la cantine afin que les employés puissent faire leur mea culpa avant la fin de la journée. L'autel étant sublimement dressé à l'emplacement du bar à salades, la pointeuse mobile bien en place à l'entrée pour vérifier que chaque salarié viendrait rendre hommage à cette icône de l'entreprise. Il décrocha le téléphone rouge caché derrière le frigo géant de la cuisine et appela le service sécurité. Il tomba sur Filipo Lisse.

« Tout est prêt. Le corps peut-être transféré», susurra Nasser.

« Je démarre le transport. Il y a juste un point noir. Je dois normalement en référer à Hervé Yograin mais il est injoignable. Je tente de le joindre depuis une demi-heure mais il ne répond à aucun de mes messages. Comme il n'y a pas de plan B, je pense être habilité à lancer l'opération. »

« J'attends l'arrivée du corps à la porte de service, côté est », compléta Nasser. Et il raccrocha, intrigué : Adam Longh et Hervé Yograin semblaient avoir tous les deux disparu de la circulation. Et ça, c'était mauvais signe. Mais il fallait continuer. Malgré tout. C'était le métier de cantinier-espion de la direction qui voulait ça. Et quoi qu'il arrive, il ne trahirait pas son employeur.

« Vous arrivez à parler ? Interrogea Cindy malgré son mauvais pressentiment. Mon ami et moi avons besoin d'en savoir un peu plus sur la situation. »

« Cet inconnu m'agressait sans raison alors que je m'apprêtais à rejoindre les employés devant la tour. Je pense qu'il en voulait à mon argent », répondit Philippe Odevain non sans avoir dégluti douloureusement à plusieurs reprises.

« Menteur. Ce type est tout simplement un tueur. Et à gros gages en plus », siffla Yograin.

Cindy ne bougea pas. A califourchon sur le type, elle le contrôlait parfaitement et évitait ainsi tout débordement ou tentative d'évasion. « Monsieur Yograin, fit-elle sans pouvoir regarder son interlocuteur, je crois que vous n'êtes pas le plus crédible des individus. Vous n'êtes pas un saint et vous êtes, il me semble, vous aussi un tueur. Même si j'ignore si vous touchez de gros gages. »

« Je ne suis pas un tueur à gages, je suis un homme engagé. Engagé auprès d'une Société qui a besoin d'être protégée contre les imposteurs. Et ce type en est un. Il est un conseiller de l'ombre certes brillant mais prêt à tout. » Yograin était rouge et furieux. Il n'espérait qu'une chose : persuader cet improbable couple de le libérer.

Un bruit venu de derrière une porte les fit tous sursauter. Cela ressemblait à une chasse d'eau violemment déversée. Cet étage était donc peuplé. Il y avait des gens silencieux derrière ces portes alignées. Hector fut si surpris qu'il relâcha légèrement Yograin. Celui-ci entraîné à réagir de façon optimale profita de cette faiblesse pour se retourner contre son geôlier et surtout, une fois de plus retourner la situation en resserrant ses mains autour du cou de Boayeau. Mais c'était sans compter sur la vivacité de Cindy qui, voyant son bon clochard malmené, se jeta sur le chef de la sécurité et d'un geste assuré, retira ses paumes du cou permettant à Hector de respirer à nouveau convenablement. Une fois ce problème réglé, elle voulut se remettre à califourchon sur l'inconnu allongé mais il avait disparu.

Et dans sa course, il avait marché sur le pénis...

Tout là haut, Adam Longh avait enfin fini son gros cigare. A travers le nuage de fumée, il entendit clairement la voix : « Vous avez failli Monsieur Longh. Comment, après ce raclement de gorge, vous faire confiance ? Avez-vous vraiment la stature pour conduire la Société vers toujours plus de dividendes ? »

Adam Longh allait hurler quand une autre voix s'éleva : « Avons nous vraiment le choix, mon cher ? Je vous rappelle que cet homme est le seul successeur potentiel désigné par le Président Cèlement. Il est l'unique élu. Et je crois, que cette fois-ci, nous allons devoir déroger à la tradition et accepter d'introniser un homme qui ne sait pas déguster un gros cigare dans les règles de l'art. Disons, pour nous consoler, qu'un raclement de gorge n'est pas une toux. Et puis, il faut savoir vivre avec son temps : je vous rappelle que la loi ne permet plus de fumer dans les entreprises. Même à l'étage présidentiel...

Où est donc passé Philippe Odevain ?

Comment Cindy Manche et Hector Boayeau vont-il faire pour retrouver Odevain sans lâcher Yograin ?

Qui vit derrière les portes de l 'étage 6 et demi ?

Comment se fait-il qu'Adam Longh ait tant de chance ?

Nasser Virlasoupeux a-t-il eut raison de lancer le transfert du corps vers la cantine ?

Le cible Eva Kanss va-t-elle être un succès commercial ?

Vous le saurez en lisant le prochain épisode du Roman feuilleton du lundi.

lundi 30 novembre 2009

Cindy Manche au soleil - Chapitre 11 : La porte de l'angoisse

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A 13 h, sur l'ensemble des chaînes de télévision du pays, le visage d'Eva Kanss apparut. Les téléspectateurs se rapprochèrent de leurs écrans tant ce beau visage était inhabituel. Et ce qu'ils entendirent les étonna. Aux journalistes qui lui demandaient si elle était choquée par le fait que le Président de sa Société ne se montre que lors d'annonces de plan de sauvegarde de l'emploi..., elle osait répondre : « Pas plus que ça, les patrons agissent tous ainsi. ». Et alors que certains rebelles allaient avoir l'idée de penser qu'elle n'avait pas tort, le commentateur enchaînait sur les images du corps de Bernard Cèlement : « Devant de telles réactions injustes et injustifiés, peut-on aujourd'hui s'étonner que les Présidents, héros modernes, mettent fin à leurs jours en passant par la fenêtre de leurs bureaux. Aujourd'hui, d'après de nombreux témoignages de conseillers, on peut affirmer que les Présidents de toutes les sociétés, pourtant garants de la vitalité de nos économies et donc de nos pays et pour ainsi dire de nos vies, se sentent en danger, sans cesse critiqués par des collaborateurs, inconscients de leur chance d'avoir un poste rémunéré. Il est temps d'agir, de défendre des individus menacés... »

C'était peut-être un hasard, mais La Société partageait certains de ses actionnaires avec quelques groupes de presse.

Tandis que ses propos soulevaient des réactions et des débats, Eva Kanss se fondait dans la masse des employés de La Société enroulés dans leurs couvertures de survie publicitaires. Personne n'avait conscience que les hélicos qui ronronnaient au-dessus de leurs têtes étaient remplis de reporters armés de caméras captant le moindre de leurs mouvements pour le retransmettre sur les chaînes d'infos en continue.

La machine médiatique était en marche et tout semblait rouler. A l'étage 6 et demi, Philippe Odevain se frottait les mains en suivant en direct sur son Blakberry l'évolution de son plan. Il leva la tête en entendant Hervé Yograin sortir de l'ascenseur. Un peu courbé, car cet entresol secret était bas de plafond, le chef de la sécurité s'avança vers lui en souriant.

« Qu'il profite de ce moment... Qu'espère-t-il ? Une promotion ? C'est fou comme l'être humain peut être naïf », songea Odevain, en le voyant venir vers lui.

« Votre plan fonctionne merveilleusement bien, fit Yograin en tapant sur l'épaule d'Odevain et je suis flatté et ravi d'avoir contribué à ce succès. »

Odevain fut choqué par le geste amical et les propos déplacés de son interlocuteur : comment cette vermine osait-elle le toucher et s'approprier son travail ? Il était le seul penseur de cette stratégie, le seul vrai acteur aussi. Il tirait les ficelles et les autres n'étaient que des pantins. Cette pourriture méritait bien ce qui allait lui arriver. Il montra ses dents dans une grimace qui se voulait rassurante.

« Allons célébrer ça dans mon bureau », proposa-t-il à Yograin.

Il l'entraîna ainsi dans un dédale de couloirs percés de portes. En suivant celui qu'il considérait à présent comme son Pygmalion, Hervé Yograin s'interrogeait sur ce lieu. Que trouvait-on derrière ces portes ? Il osa poser la question à Philippe Odevain. Celui-ci se retourna et éclata de rire : « Et moi qui pensais que vous saviez tout de La Société ! Vous ignorez donc ce qui se trame à cet étage ? Il y a donc des choses qui vous échappent encore... »

Hervé Yograin serra les lèvres. Il ne voulait pas passer pour un minable aux yeux du conseiller de l'ombre. Il imagina très vite une réponse justifiant sa naïve question : « J'ai la clé de cet étage. Et je suis l'un des rares employés de La Société à la posséder. Mais il est vrai que mon emploi du temps ne m'a jamais permis de venir ici. Je suis trop occupé pour m'éparpiller. Et du coup, certains éléments m'échappent... » Il était plutôt satisfait de sa justification. Il s'y présentait comme un initié tout en expliquant que la charge de travail était énorme. Oui, il avait assuré.

Philippe Odevain ne semblait pourtant pas convaincu. Il arborait toujours cette espèce de rictus inquiétant qui aurait pu ressembler à un sourire mais avait quelque chose de mauvais. Hervé Yograin avait l'habitude de se méfier de tout le monde mais là, à cet instant, il voulait croire en son destin, en la reconnaissance humaine. Il voulait foncer les yeux fermés.

A quelques mètres des deux hommes, Hector Boayeau se jetait sur la petite porte de la cage d'escalier. Plié en deux, il avait couru le coude droit en avant et avait réussi à légèrement déboîter la charnière. Il poussa un petit cri de douleur lors du choc. Cindy eut pitié de ce qu'elle avait fait faire à cet homme pas tout à fait en forme. Elle s'approcha de lui et inspecta son avant-bras. Il commençait à devenir bleu. Elle fut si désolée que sans y réfléchir vraiment à son geste, elle posa ses lèvres sur la peau violacée et l'embrassa doucement. Pour Hector Boayeau, ce baiser fut une décharge électrique : sa tête s'emplit de mille étoiles, son cerveau oublia toute souffrance, ses neurones furent secoués dans tous les sens, il perdit presque connaissance. Et soudain, il sentit qu'il était amoureux. Puis, dès qu'il eut vraiment conscience de cette situation, son coeur se serra. Il était incapable de satisfaire sexuellement les femmes de pouvoir. Et il avait découvert quelques minutes plus tôt que Cindy Manche en était une...

Tandis qu'Hector gérait intérieurement ses problèmes de virilité, Cindy réalisait qu'elle n'avait pas détesté embrasser le bras de cet homme. Il était doux et elle aimait bien ça. Elle songea que s'ils sortaient sains et saufs de cette tour, ils pourraient peut-être envisager une partie de jambes en l'air. Mais, ils n'en étaient pas là. Avant toute chose, il fallait qu'ils ouvrent cette porte. Et Hector n'était pas en mesure de se lancer dans un nouvel assaut. Pour se rebooster un brin, Cindy compta à toute vitesse une trentaine de pellicules sur les épaules de son compagnon d'infortune. Sa numération achevée, elle se sentit totalement requinquée et se félicita encore une fois de l'efficacité de sa méthode. Puis, elle appuya fortement ses paumes sur la porte, recula de quelques pas et poussa de toutes ses forces.

« Pour qui vous prenez-vous? Vous n'êtes qu'un pion comme les autres. Et le pion n'est rien sans le joueur. Qui est le joueur ? Je suis le joueur, le seul, l'unique. Et la partie est finie. Elle ne m'amuse plus. Essayez de bouger, le pion ! Vous voyez, vous n'y arrivez pas. Si je ne vous pousse pas, si je ne vous dirige pas Yograin, vous n'êtes rien. Game Over ! », hurla Philippe Odevain à l'oreille d'Hervé Yograin. Ce dernier fut paralysé par ce terrible cri. Et pourtant, son cerveau continuait à fonctionner à toute allure. Il réalisa qu'il avait dans la poche une petite bombe lacrymogène... Il réussit, malgré sa terreur et sa surprise, à glisser sa main jusqu'au flacon... Et d'un geste efficace, il le sortit et vaporisa l'intégralité du contenu dans les yeux de son adversaire.

Cindy entendit un craquement. La porte cédait enfin. Elle fit un dernier effort et elle fut brusquement projetée dans le couloir. Elle se releva d'un bond, en entendant un terrible cri. Il fallait faire vite. Que se passait-il donc dans cet entresol ? Elle fonça tout droit, suivie de près par Hector amoureux mais impuissant. Intriguée par l'enfilade de portes qui bordaient le couloir, elle posa son oreille contre l'une des cloisons. Pas un souffle, pas un bruit. En revanche, elle entendait du mouvement plus loin. Ils poursuivirent leur chemin à toute allure sans savoir ce qui les attendait au bout du couloir.

Nasser Virlasoupeux était satisfait. Il avait rempli la mission confiée par Adam Longh. Le réfectoire avait été transformé sous ses ordres en lieu de recueillement pour les employés. Il s'inquiétait un peu car depuis quelques heures, il n'arrivait plus à joindre son patron. En cuistot-espion très entraîné, il avait appris que quand la hiérarchie ne répond plus, c'est que quelque chose cloche. Il essayait de ne pas trop penser à d'éventuels problèmes en se concentrant sur sa réussite majeure : l'autel qui recevrait le corps de Bernard Cèlement installé dans l'endroit le plus central, en lieu et place de l'habituel bar à salades. Il avait également fait venir à l'entrée de la cantine une superbe pointeuse mobile dernier cri, grâce à laquelle la direction pourrait vérifier que tous les employés étaient venus faire amende honorable devant le cadavre raplapla de feu leur Président, mort par leur faute.

Là-haut au 13e étage, précisément 6 étages et demi au dessus de l'étage six et demi, Adam Longh baignait dans un énorme nuage de fumée grise. Il tentait de venir à bout de son gros cigare sous les regards attentifs de tous les membres du Conseil d'Administration. C'est alors que le pis se produit. Il sentit, dans le fond de sa gorge les premiers picotements. Comme les pattes d'une petite armée de fourmis remontant le long de son gosier. Il tenta de maîtriser cette sensation. Ce n'était rien. Il lui suffisait de se concentrer sur les feuilles se consumant lentement et tout irait bien. Mais les pattes de fourmis étaient en train de se transformer en pinces de crabes... Il reprit son souffle entre deux bouffées espérant enrayer les gratouillis mais l'afflux d'air dans sa gorge accentua son malaise. Il allait se racler le gosier.

Essoufflés, Cindy et Hector, empruntèrent un dernier virage et tombèrent sur Hervé Yograin à cheval sur un homme inconnu, en train de lui vaporiser dans les yeux ce qui ressemblait fort à du gaz lacrymogène.

Cindy n'en revenait, ce sale type était encore en train de frapper. Quant à Hector Boayeau, il reconnut immédiatement le chef du service sécurité, l'individu qui avait brisé sa vie en le licenciant. Il sentit la haine monter en lui. Il se jeta sur Yograin, saisit ses poignets, les tira dans son dos et le maintint ainsi.

Cindy fixa Yograin : « Décidément, ce n'est pas votre jour. Non seulement, vous n'avez pas réussi à vous débarrasser de moi mais en plus, nous allons sauver une autre de vos victimes. Et vous savez quoi, je ne sais même pas si je vais vous laisser ressortir vivant de ce drôle d'étage intermédiaire.

Yograin avait vraiment la guigne. Un ancien employé licencié abusivement et qu'il croyait sous contrôle dans le local poubelles prêt à servir de coupable dans une affaire de meurtre l'avait totalement immobilisé. Une assistante un peu trop futée qu'il pensait disparue le menaçait de mort. Son bourreau, le terrible Philippe Odevain, allait s'en sortir. Et lui ne pouvait même pas parler car le gaz qu'il avait respiré en le balançant dans les yeux de son adversaire lui avait tellement irrité la bouche qu'aucun son ne pouvait plus en sortir.

« Pauvre homme, soupira Cindy en se penchant sur Odevain. N'ayez plus peur, nous allons vous aider. » Elle extirpa de sa poche le sexe sectionné, le sortit de son mouchoir : il était bien mal en point. Complètement noir à présent, il était aussi très plat et puait fortement. Elle le posa à côté d'elle et utilisa le mouchoir -le seul qu'elle avait sous la main, mais à la guerre comme à la guerre- pour essuyer les yeux de la victime.

Philippe Odevain va-t-il être reconnaissant à Cindy et Hector de l'avoir sauvé des griffes de Yograin ?

Est-ce qu'un raclement de gorge est équivalent à une toux aux yeux du Conseil d'Administration ?

Cindy Manche va-t-elle oublier le pénis sectionné au milieu du couloir ?

Que cachent les portes en enfilade de l'étage 6 et demi ?

Vous le saurez en lisant le prochain épisode du Roman-feuilleton du Lundi

lundi 16 novembre 2009

Roman Cindy Manche au soleil - chapitre 9 : Cigare à toi !

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, découvrez les dans la colonne de droite

Ils n'avaient pas le choix. Ils devaient passer le pas, sortir de la cage d'escalier, affronter la réalité... Une fois arrivés sur le palier supérieur, Cindy Manche et Hector Boayeau se regardèrent avec angoisse. Ils étaient essoufflés et tremblaient un peu à l'idée de ce qui les attendait derrière la porte coupe-feu. Ils étaient au sixième étage. Un énorme chiffre noir barrait le mur. Alors que Cindy allait pousser la porte, Hector eut un léger vertige. Il n'avait plus l'habitude de grimper en courant des marches en béton. Cindy vit qu'il titubait. Elle eut soudain peur que son compagnon d'infortune s'écroule, terrassé par une malaise cardiaque. C'est qu'il ne devait pas être en grande forme à vivre dans les courants d'air et à se nourrir de ce qu'il trouvait... Elle lui proposa de s'asseoir pour reprendre son souffle et en profita, elle aussi, pour se ressourcer en comptant les pellicules du pauvre homme.

Hector Boayeau eut alors tout le loisir d’observer Cindy. Elle n'avait pas qu'un beau postérieur, elle avait aussi un joli minois, tout simple, sans prétention sous ses cheveux d'un drôle de blond. Oui, vraiment, elle n'était pas vilaine. Et surtout, elle avait l'air très gentil. Cela faisait si longtemps qu'il n'était pas resté assis un instant près d'une femme. Cela réveilla en lui quelques fantasmes qu'il pensait morts à tout jamais. Du temps, où il travaillait pour le service sécurité de La Société, il en avait vu des vertes et des pas mûres sur les caméras de surveillance. Déjà, à l'époque, le deuxième sous-sol était un lieu de rendez-vous apprécié. Avec ses collègues, ils s'étaient plus d'une fois rincés l'oeil. Il avait longtemps espéré que lui aussi, un jour, testerait le confort d'un capot de belle bagnole avec une collègue. Non pas qu'il n'aima pas sa femme. Juste parce qu'à force de mater les directeurs à califourchon sur de belles carrosseries, il se disait que cela valait sans doute le détour. Mais cela n'était jamais arrivé. Il eut un petit pincement au coeur et songea qu'il était peut-être temps de rattraper le temps perdu.

Surtout qu'il n'y avait étrangement aucune caméra de sécurité dans la cage d'escalier.

Adam Longh venait d'avoir le feu vert. Il avait le droit de monter au 13e étage, dans la salle du conseil d'administration. Il traversa le hall en respirant très fort. Il se sentait fort. Terriblement beau. Et vraiment intelligent. Il avait mis très peu de temps à atteindre son but : diriger La Société. Il faut dire qu'il avait été aidé par cette petite assistante au cul inoubliable et son histoire de méditation transcendante interurbaine. A travers le trou de la serrure du bureau de Bernard Cèlement, il avait vu combien elle s'était défendue avec intelligence. Elle ressemblait à une chèvre de Monsieur Seguin qui aurait finalement pris le dessus sur le loup. Il n'avait pas vraiment eu le temps de repenser à tout cela et de songer ce qu'il devait faire de cette information cruciale. Pour le moment, deux points occupaient l'ensemble de son cerveau : profiter au maximum de sa nomination et s'occuper ensuite d'Eva Kanss. Car, il était hors de question qu'une assistante fouine dans les affaires de La Société sous son règne. Dans l'ascenseur qui le conduisait au sommet, il se concentra sur ces deux éléments, ferma les yeux très fort jusqu'à voir apparaître une pluie de paillettes dorées.

Hervé Yograin saisit le porte-voix. Il aimait assez prendre la parole en public, lui qui avait pourtant choisi de travailler dans l'ombre. Avec le temps, il s'était rendu compte que l'envie d'entrer dans la lumière, de sortir de son le titillait de plus en plus fort. Ce fut donc avec une immense joie qu'il prit la parole devant la totalité des employés de La Société, contenue par un cordon de sécurité : « Nous vous demandons de ne pas réintégrer vos bureaux. Mes équipes doivent avant votre retour à vos postes de travail, faire quelques vérifications d'usage. Cependant, il est hors de question que vous quittiez les lieux car à tout moment nous risquons d'avoir besoin de vos témoignages. Il va donc vous falloir patienter ici en attendant d'autres recommandations de nos services. Nous savons que c'est assez désagréable en cette période automnale, nous allons donc passer parmi vous pour vous distribuer des couvertures de survie, idéales pour ceux qui seraient importunés par ce petit vent du nord qui souffle au pied de la tour. » Il avait dit cette dernière phrase avec quelques trémolos évoquant une forme de paternalisme. Il était trop souvent vu comme l'oeil de Moscou, le bras armé de la direction. Il avait, lui aussi, le droit de cultiver une image positive même si, évidemment, elle ne correspondait pas tout à fait à la réalité. D'ailleurs cette petite attention, cette couverture de survie n'était en fait qu'un excellent coup de communication. Tous ces draps argentés bien voyants étaient agrémentés d'un énorme sigle de La Société. Un excellent moyen pour assurer une visibilité maximum dans les médias. Sur les photos, à la télé, les employés seraient transformés en hommes-sandwichs. Bien moins cher et tout aussi efficace qu'une campagne d'affichage. Il n'avait pas eu cette idée formidable. Elle était signée Bertrand Carpube.

Ce directeur de la communication avait un incroyable sens de l'opportunisme. Et, en ces temps de crise, il avait un talent hors du commun pour utiliser toutes les possibilités gratuites -ou quasi gratuites- pour promouvoir La Société. Ainsi, il avait déterré ce vieux lot de couvertures de survie acheté des années plus tôt en vue d'un séminaire de teambuilding destiné au top management dans une forêt de Sologne mais qui, compte tenu des températures bien plus hautes que prévues, avait été totalement inutile. Plutôt que de les laisser croupir encore, Bertrand les avaient transformés en un clin d'oeil en support de promotion. Hervé Yograin admirait ce genre d'individu. Il apprenait beaucoup à leur contact - et en visionnant également les images des caméras qu'il planquait secrètement dans leur bureau.

Hervé Yograin aimait se former et s'informer. S'il était conscient des talents de Bertrand Carpube, il connaissait aussi son talon d'Achille -tout comme ceux de la plupart des dirigeants de La Société- : le Monsieur aimait bien se faire un petit rail de temps en temps. Et ses équipes carburaient à la même chose les soirs de charrette.

Adam Longh poussa la porte de la salle du conseil d'administration. D'abord, il ne vit rien d'autre que l'immense ville à travers la baie vitrée. Puis, il entendit les applaudissements. Il referma la porte derrière lui et savoura sa victoire. Il s'assit dans un gros fauteuil présidentiel, admira, posé sur l'immense table en wenge son nouveau contrat. Il hésita d'abord à le regarder mais, autorisé par un geste de la main de l'un des vieux sages assis à sa droite, feuilleta le document jusqu'au point qui l’intéressait par dessus tout : le montant de son salaire annuel, ses primes et intéressements, ses avantages en nature et tout ce qui viendrait améliorer son quotidien. Cela lui sembla très correct. Mais bien sûr, il renégocierait tout cela dans quelques mois. Son voisin tout ridé prit ensuite la parole.

« Adam Longh, tu succèdes officiellement à Bernard Cèlement, vingt troisième Président en titre. Nous le regretterons énormément car il a fait beaucoup de bien à nos actionnaires. Mais nous savons qu'il t'avait choisi. Il t'a formé, poussé. Et nous sommes sûrs que tu vas le dépasser. Nous te remettons les clés de son bureau présidentiel. »

« Longue vie au nouveau Président », soufflèrent les autres membres du Conseil.

Un homme encore plus vieux que le précédent se leva et s'approcha très lentement d'Adam Longh. Quand il fut à son niveau, il fouilla dans la poche intérieure de sa veste de costume. Il en sortit entre ses doigts griffus un énorme cigare.

« Il te reste encore une épreuve à passer, dit le vieillard. Tu dois fumer ce cigare, devant nous, jusqu'au bout, sans tousser une seule fois. Alors, tu seras vraiment digne de confiance. »

Adam Longh sentit son ventre se serrer. Il ne s'était pas attendu à ça. A une interrogation sur les résultats de La Société pendant les 20 dernières années, un exposé sur les dividendes et la manière de les booster. Mais l'épreuve du cigare, il ne s'y était pas attendu. Il avait entendu parler de cette pratique, elle était même évoquée dans de nombreux manuels de management, mais il avait toujours pensé qu'il s'agissait d'un mythe. Il n'en revenait pas : il venait d'entrer dans l'histoire du grand capitalisme.

Cindy vit tout de suite qu'Hector Boayeau n’était pas à l’agonie. Une bosse honorable sous son pantalon laissait imaginer qu'il était même encore très vif.

« J'espère que vous n'avez pas d'idées déplacées Monsieur Boayeau, dit-elle. Je vous préviens, je suis tout à fait apte à me défendre. D'ailleurs, si Bernard Cèlement ne m'avait pas énervée, il serait toujours en vie. »

Hector Boayeau va-t-il se montrer raisonnable ?

Adam Longh réussira-t-il l'épreuve du gros cigare ?

Cindy Manche va-t-elle réussir à quitter la cage d'escalier ?

Mais où sont donc passées Amélie Berthé et Lucie Ferre ?

Vous le saurez en lisant le prochain épisode du Roman Feuilleton du Lundi.

lundi 12 octobre 2009

Roman Cindy Manche au soleil - chapitre 4 : Baie des anges

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, découvrez les dans la colonne de droite

Entre Amélie Berthé et Lucie Ferre, le coeur d'Eva Kanss balançait. Qui serait son alliée pour la mener jusqu'au propriétaire du sexe sectionné maintenant bien enfermé dans sa boîte bento -ou du moins à celui ou celle qui le lui avait transmis- mais aussi à mettre la main sur Cindy Manche qui, décidément, ne se décidait pas à revenir à son bureau.

Et pour cause, Cindy Manche était face à Bernard Cèlement, Président de La Société, prêt à se débarrasser d'elle si elle ne lui laissait pas gracieusement exploiter sa méthode de méditation transcendantale interurbaine. Mais Cindy avait trop investi dans son projet : elle s'était vue, pendant des semaines, enfin libre, enfin débarrassée de la hiérarchie, prête à avancer vers des horizons nouveaux, détachée des entraves de La Société. Il lui était impossible de revenir en arrière, de renoncer à ses rêves. Et pourtant là, perturbée par la terrifiante silhouette impeccable de Bernard Cèlement, par son sourire carnassier, par son parfum élégant, par sa voix qui savait se faire tour à tour douce ou insistante, elle ne voyait que deux solutions : céder ou aller s'écraser 13 étages plus bas.

C'était sans compter sur la puissance incroyable du cerveau, sur la capacité de l'humain à se sortir des pires situations, à cet instinct de survie inouï évoqué souvent par les survivants des crashs d'avion, des tremblements de terre, de toutes les catastrophes auxquelles les pauvres hommes sont soumis. Il avait suffi d'un éclair. Un éclair de lumière venu d'un bâtiment voisin, sans doute une fenêtre ouverte ou fermée ayant heurté un rayon de soleil. Cet éclair avait atterri dans l'oeil de Cindy et engendré une série de réflexions fort utiles. C'était l'éclair de génie.

Cindy avait vite remarqué que le bureau de Bernard Cèlement n'était équipé d'aucune caméra. Ce qui semblait normal. On était ici dans le Saint des saints et il devait s'y passer des vertes et des pas mûres, à l'image de la situation de ce jour. Il n'y avait donc aucun témoin vidéo de cette rencontre. Et, il n'y avait donc aucune raison de ne pas se défendre. Pour Cindy, la seule solution envisageable était de faire subir à Bernard Cèlement le sort qu'il lui réservait. Elle sourit à l'idée de ce qu'elle allait faire...

Eva Kanss avait opté pour pile ou face. Elle balança une pièce de un euro sur son bureau. Face ce serait Lucie, pile Amélie. La pièce tomba en équilibre sur son clavier d'ordinateur. « Mince, cassé »... Eva voyait des signes partout. En plus de son comportement maniaque, c'était l'une de ses caractéristiques. Elle en conclut donc, qu'elle devait changer ses plans. La pièce lui montrait qu'elle ne pouvait faire un choix radical... C'était donc vers ses deux collègues qu'elle allait se tourner. Mais elle allait agir avec discrétion. D'abord, elle décida d'envoyer un mail aux deux assistantes. « Chères amies, je me pose quelques questions sur La Société, son histoire, le parcours de ses dirigeants, les rumeurs qui l'ont fait frémir... » Elle cliqua sur envoyer et respira un bon coup. Elle savait qu'elle venait de faire le bon choix.

A l'instant même où son mail quittait l'écran de son ordinateur pour traverser divers réseaux et serveurs, une machine bien entraînée détecta l'association dangereuse des mots La Société, dirigeants, rumeurs. Et plusieurs voyants rouges s'allumèrent au service sécurité de Hervé Yograin.

Cindy était prête. Elle sourit en fixant Bernard Cèlement. « Je n'ai pas le choix, je comprends, susurra-t-elle sensuellement. Je peux ? », fit-elle en ébauchant un mouvement pour se lever. Elle misait sur son charme. Et il agit. Bernard Cèlement avait été informé par ses services de surveillance que Cindy était équipée d'un postérieur enthousiasmant et il avait-là l'occasion de juger sur pièce.

Bernard Cèlement était un homme heureux. Il avait entre ses poings le pouvoir dont il avait toujours rêvé. A force de dîners en ville, de soirées mondaines, de SMS ciblés, de discours bien préparés, de poignées de mains tendues au bon moment, de saloperies dissimulées, de coups bas bien préparés, d'hypocrisie parfaitement distillée... il avait atteint le but qu'il s'était fixé le jour où il avait intégré son Ecole de Commerce. Devenir le maître d'une prestigieuse Société. Mais bien qu'il soit comblé, certains détails du quotidien lui échappaient. Certes, il fréquentait de charmantes starlettes télévisuelles prêtes à tout pour occuper le devant de la scène. Mais, souvent coincé au sommet, il passait à côté de certains plaisirs populaires comme le postérieur de certaines assistantes. Heureusement, qu'on le tenait au courant de ces détails cruciaux. Et l'arrière-train remarquable de Cindy Manche avait fait l'objet d'une note d'information interne.

Cindy Manche se leva donc mettant en valeur au mieux son atout majeur. Bernard Cèlement baissa alors sa garde pour admirer le chef d'oeuvre. C'est ce moment que Cindy choisit pour le pousser à travers la baie vitrée.

Ce que Cindy ignorait c'est que, par le trou de la serrure de la porte de communication entre son bureau et celui du Président, Adam Longh, Directeur général, adulé par le conseil d'administration pour ses indéniables qualités de cost cutter avait assisté à la scène. Il s'était bien gardé d'intervenir quand il avait vu Cindy Manche d'un geste habile balancer Bernard Cèlement à travers la vitre. Il s'était même dit : « Chouette ».

Une pensée immédiatement coupée par le bip de son BlackBerry : c'était un message des services de Hervé Yograin, un mail émanant de l'ordinateur d'une assistante de direction nommé Eva Kanss venait d'être classé en code 9, soit un degré avant le code 10... L'heure était grave.

Comment Cindy Manche va-t-elle sortir du bureau présidentiel ?

Bernard Cèlement va-t-il vraiment s'écraser 13 étages plus bas ?

Que mijote Adam Longh ?

Eva Kanss va-t-elle finir dans les bureaux de Hervé Yograin ?

Vous le saurez en lisant le prochain épisode du Roman-Feuilleton du lundi
 
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